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Un Oeil Cyclope

Leur dernière série de peintures — Les “ Switch ” — ne regarde plus frontalement le réel ou la représentation du réel, comme l’on fait face à l’écran d’une télévision ou d’un ordinateur, mais à l’intérieur et de l’intérieur. Aussi, n’est-on plus ici ni devant une fenêtre, ni d’un côté ou de l’autre d’un cadre, ni au-dessus d’une table, ni en-dessous d’une grille, ni face à un tableau-écran, mais à travers le tube qui génère l’image et, en deçà, les composants fondateurs de l’image. En effet, les “ Switch ” s’attachent au moment où la télévision s’éteint, ce court instant où l’image se compresse sur elle-même pour finir en un point qui s’éloigne à l’infini puis quitte le lisible sinon le visible — ou plutôt rejoint cette tâche aveugle du tube cathodique que notre vision humaine ne peut atteindre, mais où il reste présent comme un oeil cyclope, là encore en attente d’une réouverture. Et ce qui restait encore de perceptif ou de rétinien y cède la place au productif ; ce qui restait encore de formes y cède la place à une turbulence de la figure. Car, il reste dans ces figures lumineuses et colorées quelque chose encore de l’image, de sa trace ou de sa mémoire, ou tout du moins quelque chose de son mode d’accession au visible. Et Anne Marie Jugnet & Alain Clairet semblent justement se placer là, à l’intérieur de ce point d’absorption de l’image, comme s’il fallait basculer et retourner le tableau-écran du côté du trou noir de sa production ; à l’instar du tableau “ Alpine, TX # 193-1 ” présenté pour la première fois à La Fiac sur le stand de la Galerie Carlier-Gebauer de Berlin.

Aussi, plutôt que de reproduire ou représenter le monde, Anne Marie Jugnet & Alain Clairet dé/produisent-ils l’image que le monde se donne. Ce faisant, ils interrogent aussi bien le coeur de l’image que son actualité. De même, leurs tableaux ne sont pas plus abstraits que figuratifs, ils sont le champ même où l’image advient au visible à travers une représentation non située dans l’espace, ainsi que nous le permet aujourd’hui la numérisation informatique qui fait basculer analogiquement (ou se superposer scrupuleusement) la capture de l’image et sa restitution, avant même toute idée de figuration. Et ce nouveau champ de possibles pour l’espace pictural qu’ils viennent juste d’entreprendre semble d’une fécondité sans limites.

Charles-Arthur Boyer

In Art Press n°287 Février 2003 (extrait)

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